Qu’attendez-vous du prochain
président?
LETTRE n°22 AUX PRESIDENTIABLES de 2011
La question de la religion et la laïcité de l’Etat béninois
Pouvons-nous débattre du rôle des religions dans l’Etat laïc béninois ?
Chers présidents potentiels de 2011, cette lettre traite de la place de la religion et des influences religieuses dans la gestion des affaires de l’Etat. Cette question, nous l’admettons volontiers, est délicate et mérite d’être traitée avec beaucoup de sérieux et de circonspection. Mais elle doit être traitée et ne devrait sous aucun prétexte être évitée, surtout par les présidents de la République que vous êtes potentiellement. Avant d’aller plus loin, il convient de clarifier un certain nombre de points.
Le rôle de la religion
Premièrement, nous affirmons sans ambages notre attachement inconditionnel aux libertés et droits fondamentaux des citoyens, y compris la liberté de religion. Pour nous, tout citoyen béninois
doit se sentir libre de vivre sa conviction et ses pratiques religieuses quelles qu’elles soient, dans les limites des lois de la République et avec la tolérance que requiert notre contexte de
pluralité religieuse. Nous sommes même d’avis qu’un candidat à l’élection présidentielle ou un président de la République qui, dans la tolérance et le respect de la laïcité, est fidèle à ses
propres convictions religieuses et aux valeurs qu’elles véhiculent, inspirera plus de confiance au peuple béninois qui est, lui-même, profondément religieux. Nous attendons donc de vous, chers
présidents potentiels de 2011, que vous considériez non seulement la protection mais aussi la promotion de la liberté de religion de vos compatriotes comme un devoir sacré.
Deuxièmement, nous pensons aussi que les religions peuvent aider à doter tout citoyen des valeurs indispensables pour le bon fonctionnement d’un système démocratique digne de ce nom. En effet,
qui pourrait nier que la religion sincère développe chez les citoyens des valeurs telles que la charité, la justice, l’amour de l’égalité et de la vérité, l’amour du prochain, la tolérance etc.,
valeurs nécessaires pour la cohésion, la paix et même le développement de la jeune démocratie béninoise.
Et puis c’est un fait que dans nos sociétés, probablement en raison du caractère récent du processus démocratique, les citoyens sont généralement beaucoup plus conscients de leurs droits que de
leurs devoirs, et nettement plus enclins à revendiquer les premiers qu’à assumer les seconds. Dans un tel contexte, sans préjudice des droits des citoyens, les religions peuvent être des sources
irremplaçables de prise de conscience des devoirs, du sens de la responsabilité, de la capacité de gratuité, de sacrifice et d’abnégation sans lesquels rien de durable ne peut se construire.
En outre, l’horizon de la religion étant plus vaste que celui de la construction de la cité terrestre, la religion peut aider à éviter l’absolutisation du pouvoir personnel d’une part, et,
d’autre part, fournir aux groupes humains les fondements d’une audace et d’une espérance communes qui ne se limitent pas aux intérêts égoïstes ni à l’immédiateté.
Chers présidents potentiels de 2011, si vous êtes élu, protéger et promouvoir la liberté de religion et l’influence bénéfiques des confessions religieuses sur les citoyens devrait vous faciliter
la tâche et augmenter les chances de développement paisible et harmonieux de notre pays.
La laïcité
Mais, chers candidats potentiels de 2011, vous conviendrez avec nous que le pouvoir religieux d’une part et le pouvoir de l’Etat d’autre part doivent trouver une manière de se rencontrer –
puisque ce sont parfois les mêmes citoyens qui les animent – sans pour autant se mélanger ni se détruire.
Voilà, entre autres, pour-quoi dès son article 2, la Constitution du 11 décembre 1990 a clairement prescrit la laïcité de l’Etat, c’est-à-dire la séparation de la «Communauté politique du Bénin»
de «toutes les communautés religieuses». La même Constitution interdit toute discrimination basée sur la religion (art. 26 et 36).
Or, il y a des phénomènes qui prennent corps et que nous ne pouvons pas ignorer, qui suscitent un certain nombre d’interrogations. Aux côtés du pouvoir d’Etat, quels doivent être la place et le
rôle des chefferies et autorités religieuses traditionnelles qu’on appelle couramment « les têtes couronnées » ? Quelles attitudes devons-nous avoir en tant que nation devant
certains groupes chrétiens qui entendent contrôler et gérer le pouvoir politique ? Ou encore face à certaines poussées extrémistes qui se disent islamiques et émergent dans la
sous-région ?
De tels phénomènes expliquent, chers présidents potentiels de 2011, que nous, vos compatriotes, soyons de plus en plus inquiets devant ce que nous pouvons considérer comme une politisation
croissante de la religion au Bénin depuis une quinzaine d’années, où prosélytisme religieux et prosélytisme politique se mêlent. Aujourd’hui, le doute grandit au sein de l’opinion en ce qui
concerne le rôle de la religion dans la gestion des affaires de l’Etat et l’indépendance des communautés religieuses vis-à-vis du Pouvoir d’Etat.
Chers présidents potentiels de 2011, vous conviendrez aisément avec nous qu’il serait dangereux d’en arriver à un point où l’autorité morale religieuse serait décrédibilisée, où le sacré se
viderait de son sens, ou bien où des Béninois ressentiraient l’appartenance religieuse comme un facteur de discrimination. Voilà pourquoi vous nous rassureriez et, éventuellement, emporteriez
notre soutien, si vous pouviez partager avec nous votre position en répondant aux quelques préoccupations ci-dessous.
Questions
En guise de première question, chers présidents potentiels de 2011, pensez-vous comme nous que les Béninois ont aujourd’hui des doutes voire des inquiétudes quant aux rapports entre l’Etat et les
religions ? Si oui, comment pouvez-vous expliquer, sans polémique ni démagogie, que nous en soyons arrivés là ? Quelles sont, selon-vous les maladresses et les erreurs, qui ont pu nous
conduire à cette situation ? Et comment se sont-elles manifestées ? Etes-vous conscients que nul n’est à l’abri, aucun chef de l’Etat béninois ?
En conséquence, si vous êtes élu Président de la République en 2011, quelles seront les relations entre votre Gouvernement et les communautés religieuses de notre pays ? Plus précisément, en
quoi ces rapports seront-ils différents de ce qui a été observé au Bénin ces 20 dernières années ? Que comptez-vous faire de façon concrète pour réduire le sentiment chez vos concitoyens que
les rapports entre l’Etat et les communautés religieuses tendent à sortir voire sont sortis du cadre tracé par la Constitution du 11 décembre 1990 ?
Enfin, chers présidents potentiels, que comptez-vous faire pour la protection et la promotion de la liberté de religion au Bénin ? Pouvez-vous nous assurer que vous ne tenterez pas, une fois
au pouvoir, d’instrumentaliser les communautés religieuses ? Pourquoi devrions-nous vous croire ? Afin de nous rassurer complètement, pouvez-vous partager avec nous quelques critères
clairs et précis sur la base desquels nous pourrons vous demander des comptes le moment venu ? En fait, c’est simplement du respect de notre Loi Fondamentale, le bréviaire de la République,
qu’il s’agit.
André Quenum
Lettre aux présidentiables de 2011
Suite à l’enthousiasme qu’a généré la lettre adressée aux candidats à la présidentielle de 2011 sous la plume du politologue Mathias Hounkpè, votre
hebdomadaire La Croix du Bénin vous invite à lui faire part de vos préoccupations importantes pour enrichir par une méthode participative l’initiative de la série
de lettres à adresser aux présidentiables de 2011.
Ecrivez-nous par tous les moyens (mails, Sms, Poste…) aux adresses suivantes :
01 BP 105 Cotonou, C/555 derrière l’église Saint Michel de Cotonou
E-mail : contact@lacroixdubenin.com
Tél. : 229 95 45 57 57 - 229 97 98 85 75